Mozart en morceaux

Mozart en morceaux

Cosi Fan Tutte
Opéra de Paris
Lundi 23 janvier 2017


Musique de Wolfgang Amadeus Mozart
Anna Teresa de Keersmaeker, mise en scène
Philippe Jordan, direction
avec Jacquelyn Wagner, Michèle Losier, Frédéric Antoun, Philippe Sly...
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Anna Teresa de Keersmaeker l’avait annoncé, ce serait du théâtre lyrique sans théâtre. Célébrée comme chorégraphe, elle signe avec Cosi Fan Tutte l'une de ses premières mises en scène d’opéra. Dans une interview accordée au magazine hollandais rekto:verso*, elle livre une lecture passionnante de l’ouvrage. Sur scène, c’est autre chose...

Cosi - comme on l’appelle - a donné du fil à retordre aux metteurs en scène. L’avant-avant-dernier opéra de Mozart s’appuie en effet sur une intrigue très concentrée, quelque peu basique, triviale même : relevant un pari, deux amis décident de se déguiser pour échanger leurs fiancées et tester ainsi leur fidélité. Des scènes ambiguës voire loufoques flirtent en permanence avec une musique des plus sublimes et rares sont les metteurs en scène qui ont su dire quelque chose d’intéressant sur l’ouvrage. On ressort bien souvent de la représentation en insistant sur la beauté de la musique et le manque de lisibilité du drame. Que dire en effet du dénouement de cette histoire où les femmes, oubliant rapidement leurs fiancés, tombent dans les bras de quasi-inconnus ? Certains ont pourtant relevé le défi, et les versions de Peter Sellars et Michael Haneke, qui on su trouver dans la musique l’explication du texte de Da Ponte, resteront à ce titre dans les annales. 

L’interview de Keersmaeker promettait du grandiose. Elle y déclarait constater dans la formation des nouveaux couples un renouvellement de la vision de l’amour : on passe d’un sentiment très fantasmé (qui prévaut dans nombre d’ouvrages lyriques jusqu’à la fin du XIXe siècle) où les femmes idolâtrent leurs amants, sont prêtes à mourir pour eux et ne doutent pour ainsi dire jamais, à un amour plus mûr, plus tiraillé et sans doute plus réaliste. 

“Là réside à mon sens la véritable leçon morale : [...] l’amour est compliqué, inquiétant, déracinant ; mais personne n’y peut rien. Nous sommes vraiment très loin des « héroïnes » des opéras romantiques qui deviennent folles d’amour, mettent fin à leurs jours parce que trompées ou quittées, dans un accès d’hystérie à la Lucia di Lammermoor et consorts.”

L’analyse est là, mais la réalisation ne convainc pas. Dénonçant les mises en scènes souvent peu subtiles des opéras (ça n’est pas sur Classileaks qu’on vous dira le contraire), Anna Teresa de Keersmaeker projette de se concentrer sur l’essence de l’oeuvre en “prenant la musique comme point de départ”. 

“Dans la plupart des mises en scène, la beauté et la profondeur de la musique sont inondées sous les draperies, les costumes, les portes qui s’ouvrent et se referment. On ne s’épargne aucun effort pour rendre l’intrigue et la psychologie manifestes”.

La chorégraphe, faisant le choix de la “lisibilité”, prend donc le parti de ne montrer avant tout les sous-entendu abstraits de Cosi pour “hisser les dimensions anecdotiques de l’intrigue jusqu’à un niveau plus humain“. Pour ce faire, chaque chanteur est affublé d’un double dansant, représentant en mouvement le sous-entendu de ses propos. La scène est pratiquement vide : des lignes au sol représentent des cercles et des droites, la relation et la séparation et les artistes, par leur déplacement, donnent le sens de leur propos. Le système est peu intuitif et parfois mystérieux, mais il a le mérite de permettre une grande expressivité une fois qu’on en a saisi le sens (ce dont nous ne sommes pas totalement certains nous concernant). En revanche, ce qui nous a frappé, c’est qu’en voulant confier le sens du texte aux danseurs, les chanteurs se sont retrouvés complètement “desséchés”. Ce choix de la déconnexion a sclérosé tout le pan musical de l’oeuvre, sur scène comme dans la fosse, où la lecture aride et métrique de Philippe Jordan a également raidi tout le plateau. C’est une évidence : la mise en scène et la musique se nourrissent mutuellement. Lorsque le jeu d’acteur du chanteur “fait sens” par rapport au texte, la qualité musicale et la puissance dramatique s’en trouvent décuplées. Enlevez au chanteur le théâtre, vous obtiendrez une succession d’airs désincarnés, fort beaux au demeurant, mais terriblement pauvres au plan dramatique. 

 

On ne va pas jeter la pierre à la grande chorégraphe, dont la lecture de départ est d’une rare finesse et dont l’idée de mêler à ce point danse et opéra a le mérite d’apporter du neuf. En poursuivant le même but que la chorégraphe, d’autres, plus rompus au genre opératique, atteignent des sommets, principalement Bob Wilson et Romeo Castelluci. À cette différence près que loin de se passer du texte, ils en amplifient le sens, le premier en le figurant et le symbolisant, le second en le fondant dans son interprétation. Preuve s’il en faut que l’opéra est affaire de théâtre autant que de musique. 

*Interview d'Anna Teresa de Keersmaeker

© Anne Van Aerschot

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