Verdi blockbuster

Verdi blockbuster

Il Trovatore
Opéra de Paris

Vendredi 8 janvier 2016

Musique de Giuseppe Verdi
Alex Ollé, mise en scène
Daniele Callegari, direction
avec Yusif Eyvazov, Anna Netrebko, Ludovic Tézier...
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Lors de la présentation de sa première saison à l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner annonçait le retour des « grandes voix ». Après une Damnation de Faust à la mise en scène très critiquée qui n’aura sans doute pas permis au ténor allemand Jonas Kaufmann de faire aussi forte impression qu’annoncé, nous est proposé Le Trouvère, œuvre de la « seconde facture » de Verdi – encore proche du Bel Canto avec sa succession de grands airs – qui se prête bien à l’accueil de ces stars. Pour cette œuvre réputée inchantable, les quatre solistes phares de cette production relèvent le défi haut la main.

Quatre stars du circuit lyrique mondial – Anna Netrebko, Jekaterina Semenchuk, Yusif Eyvazov (en remplacement de Marcelo Alvarez) et Ludovic Tézier – ont ravi le public venu assister à cette avant-première « jeunes » à Bastille. Leurs timbres éclatants, dans cette salle pourtant immense, nous en auront mis « plein les oreilles ». Les quatre phénomènes ont brillamment enchaîné les prouesses vocales, systématiquement accueillies en triomphe par l’auditoire. Mention spéciale aux hommes : le ténor Eyvazov sortant avec une totale aisance vocalises et contre-ut ; le baryton Ludovic Tézier dont la voix de bronze gagne toujours plus en profondeur sans perdre en maîtrise, reproche qu’on l’on peut malgré tout faire à Semenchuk dont le vibrato envahissant malmène quelque peu l’émission vocale, au détriment de la justesse et de la clarté de la ligne mélodique et à une Netrebko – qui au fil des années perd un peu en précision ce qu’elle gagne en puissance.

Mais, globalement, la prestation vocale d’ensemble reste époustouflante et met debout un auditoire qui, pour une fois dans ce type de répertoire, n’est pas totalement acquis d’avance à la performance…

Qu’est-ce donc qui nous interroge dans cette soirée brillante et nous laisse sur notre faim?

Réinventer Verdi

Quelque part, autour de ces « 4 fantastiques »  ne gravite… pas grand chose. L’orchestre, conduit tout timidement par l’italien Daniele Callegari se fait discret, réduisant de facto son rôle à une exécution sans grande imagination de la partition de Verdi, pourtant ô combien plus riche que l’impression fonctionnelle qu’un strictaccompagnement des voix peut en donner. Quel dommage quand on connaît le niveau de cette phalange ! On aura surtout beaucoup plus attendu du metteur en scène Alex Ollé, d’ordinaire débordant de créativité. Ici, tout reste convenu : des tombes gravitent entre scène et cintres, se soulevant par moment pour libérer des tranchées investies par un chœur de soldats ; tout cela dans une ambiance lumière rougeâtre uniforme. Et surtout une illustration premier degré de cette histoire abracadabrantesque qui mérite bien davantage de mise en abyme des sentiments des protagonistes. On sait combien, s’il ne prêtait parfois qu’une attention modérée à la crédibilité de ses intrigues, Verdi attachait en revanche la plus grande importance à la véracité psychologique des personnages et à l’incarnation musicale des situations. C’est son génie. N’y a-t-il pas là une certaine paresse d’adaptation scénique et dramaturgique, qui consiste à transcrire littéralement une histoire objectivement kitsch sans se donner la peine de confier le succès de la production à autre chose que la prouesse de monstres vocaux ? 

Car, sur scène, tout ce monde semble livré à lui-même : mimiques de jeu convenus, sentiments surjoués, expressions surannées. Tous les poncifs du genre que même les scènes gigantesques des chorégies d’Orange ou les Arènes de Vérone –où tout se voit de très loin – s’efforcent de faire oublier…

Alors, grand spectacle ? Blockbuster, dirons-nous. 

Au fond, cette production réinterroge sur les contradictions d’un système qui requiertdes chanteurs d’exception et n’autorise donc généralement pas ou peu de répétitions. Mais n’est-il pas dommagede livrer à un public jeune et enthousiaste, dont beaucoup ne sont pas des aficionados, cette image si convenue ? Certes, le match fut beau, mais que laissera-t-il comme souvenir ? Si c’est celui de la merveille vocale, ne boudons évidemment pas notre plaisir. Si c’est celui d’une vraie plongée dans l’univers lyrique et dans son immense créativité d’aujourd’hui, Moïse et Aaron, donné dans les mêmes conditions à une salle de jeunes il y a quelques mois, laissera sans doute une image d’une toute autre profondeur… 

Faisons un vœu de nouvelle année : que cette production si contrastée dans sa réalisation donne l’envie d’aller plus loin à tous ceux qui ont la chance de partager cette aventure de la saison de l’Opéra !  

 

© Charles Duprat

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