Détonnants Ébènes

Détonnants Ébènes

Quatuor Ébène, Akiko Yamamoto (piano)
Théâtre des Bouffes du Nord, Paris
Mardi 7 novembre 2016

Joseph Haydn  // Quatuor op. 20 n°2
Robert Schumann // Märchenbilder pour alto et piano
Quintette pour piano et cordes op. 44

Dans ce somptueux théâtre, où l'on est à quelques mètres des artistes, l’ambiance est exaltée. Le quatuor Ébène, parmi les plus demandés du circuit, se produit – chose relativement rare – à Paris, avec son « nouvel » altiste (membre depuis deux ans) et la pianiste Yakiko Yamamoto (avec qui il avait enregistré un disque Brahms chez Virgin). Petits sourires en coin, mimiques, les 5 musiciens, visiblement aux anges, s’échangeront pendant tout le concert des clins d'oeil, témoignage s’il en faut de leur plaisir d’être là.

Reconnaissons-le, l’idée d’un concert Schumann / Haydn, quand bien même nous portons à ces compositeurs une vénération sans borne, ne nous faisait pas jubiler outre-mesure. Cela faisait un bout de temps que nous n'avions pas entendu un propos originale dans ce répertoire archi-joué. L'intéressant alliage Beethoven / Dutilleux présenté une semaine auparavant par le quatuor dans cette même salle (concert fantastique, paraît-il) nous tentait davantage. Pourtant, nous n’avons pas boudé notre plaisir en voyant l'engagement total du quatuor et l'appétit que les artistes eux-mêmes avaient à nous communiquer cette musique dans laquelle il se sont visiblement éclatés !

Chez Haydn, d’abord. Comme souvent chez les Ébène, tout est parfaitement huilé. Le son est aussi raffiné qu'impeccable et l'investissement total. Tout est phrasé, pensé, rien n'est laissé au hasard. La lecture n’est ni banale, ni aseptisée pour autant (le « parfait » étant parfois ennuyeux). Au contraire, la prise de risque est maximale et assumée. Les Ébène plongent sans complexe dans les extrêmes, à l’image de ces dissonances, tenues sans une once de vibrato, pour lâcher celui-ci à la toute dernière extrémité (ce qui "arrache" un peu mais fait un bien fou). Cela en donne une version très actuelle, pénétrante, amusante… En aucun cas une pièce de musée comme on peut parfois (souvent ?) le craindre chez « papa Haydn ».

 

Suit un duo entre la pianiste Yakiko Yamamoto et l'altiste AdrienBoisseau, qui – c’est le moins que l’on puisse dire – a encore dans les doigts ses pièces de soliste. Surtout les Märchenbilder de Schumann (LA pièce phare des altistes). C'est très beau, rien à redire. En même temps, cela ne dégage pas le même sentiment de prise de risque et d'intelligence du phrasé que produit le quatuor. C'est simple, soigné, efficace. Mais presque trop beau et trop raffiné pour évoquer pleinement l’univers imagé d’un conte de fée.

Enfin, tout le monde se réunit pour le bouquet final, le quintette de Schumann, l’une des œuvres les plus emblématiques du répertoire de musique de chambre. On pensait un peu de ce quintette qu’il avait toujours la même tête (à force de l’entendre joué de la même façon). Cette crainte fut quelque peu confirmée dans les deux premiers mouvements, très beaux, mais au fond très communs… même un peu plus communs que d'habitude, Dans cette version très « quartettique », le violoncelle de Raphaël Merlin était quelque peu fondu dans le grand tout, trop homogène comparé aux nombreuses versions de solistes que l'on a pu entendre. On sent aussi que les Ébènes sortent de leur formation de quatuor. C'est un peu moins huilé que d'habitude : le vibrato est moins accordé, on les perçoit un peu plus attentifs à leur partition. Qu'à cela ne tienne, à compter du troisième mouvement, les cinq musiciens entrent dans un véritable état de frénésie, et semblent écrire la partition sous nos yeux. Les ruptures d'atmosphères sont radicales et instantanées, le quatuor les joue à l'extrême, comme on interprèterait Chostakovitch (tout droit et à fond). Ne semblant pas obsédé par la beauté du son, ils prennent cette musique à bras le corps pour en tirer toute sa vitalité. Jubilatoire !

 

© Image obtenue avec l'aimable autorisation d'Erato et Warner
Vidéo 1 : Haydn, quatuor en ut majeur op 20 n° 2 / Festival Wissembourg, août 2016
Vidéo 2 : Schumann, quintette en mi b majeur op. 44 / Mirjana Rajic, piano  

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