Barbara Hannigan, le souffle créateur

Barbara Hannigan, le souffle créateur

La soprano et chef d'orchestre Barbara Hannigan est unique en son genre. Peut-être parce que, comme elle le dit elle-même, elle veut emprunter son propre chemin, « marcher dans la neige immaculée » (1). Elle ne comprend pas les traditions d’interprétation : « quand j’aborde une pièce, j’ai une relation avec le compositeur, pas avec les autres chanteurs qui interprètent sa musique » (2). Elle est donc devenue l’une de nos plus grandes artistes de musique des XXe et XXIe siècles, côtoyant Boulez, Ligeti ou Dutilleux.

Aussi flamboyant que soit son parcours, cette direction l’a quelque peu écartée des projecteurs, lui laissant tout le loisir de prendre les risques qu’elle souhaite et de se plonger à corps perdu dans une musique réputée difficile, qui n’attire pas souvent les foules. Peut-être est-ce grâce à cette liberté qu’elle est inclassable, hors du « star-system » qui alimente malheureusement trop d’opéras, à la recherche du plus beau contre-ut. « Je préfère utiliser mes notes aiguës pour la création plutôt que pour la Reine de la Nuit ! »  (3) déclare-t-elle. Dépouillée de toute tradition, de toute façon de faire validée par la « classico-sphère », Barbara Hannigan, d’une voix blanche et fine, se glisse dans toute la violence des héroïnes déchirées des opéras du XXe siècle, à commencer par la Lulu d’Alban Berg. Il faut la voir sur scène, magnétique, se tordre pour entrer dans la peau des personnages torturés des mises en scène de Krzysztof Warlikowski ou incarner la Mélisande perdue avec la justesse d’une Ingrid Bergman, du Pelléas vu par Katie Mitchell. « Chanter ou jouer, ça part du même endroit, c’est la même pulsion. Elle joue ses personnages » (2) dit d’elle le cinéaste Mathieu Amalric, qui a signé deux portraits magnifiques de la chanteuse canadienne (vidéo ci-après).

Chanter ou diriger aussi, pourrait-on dire après l’avoir vu à la tête du Philharmonique de Radio France, donner un concert d’anthologie. Elle et l’orchestre, d’un même souffle, ont déchiré le rideau des partitions de La Nuit transfigurée de Schönberg et de la suite de Lulu de Berg pour nous en faire entrevoir toute la grinçante humanité. Car c’est véritablement de souffle qu’il s’agit. Barbara Hannigan ne bat pas la mesure avec une élégante technique de chef d’orchestre. Un petit décrochage du poignet droit donne les tempi, le bras gauche enveloppe le son et le reste n’est que souffle, grandes respirations. Rarement l’excellent « Philhar » fut-il porté à un tel degré de « communion », par une telle unicité du souffle. Résultat, nous aussi, spectateurs, respirons cette musique qui n’est plus cérébrale, mais « dramatique et émotionnelle » (1).

« Tu chantes comme un chef d’orchestre » lui faisait-on remarquer avant qu’elle ne pense à diriger. « Sans utiliser tes mains, tu indiques aux musiciens et au chef exactement où tu veux aller (1)». « Simon Rattle m'a dit que je devais diriger comme je chante. C'est-à-dire que tout passe par la respiration, plus importante encore que les gestes (4)». Depuis quelques années, elle dirige donc. Et, disons-le sans far, c’est exceptionnel. Ce concert à Radio France, Barbara Hannigan et le Philhar l’ont conclu avec la très jazzy suite « Girl Crazy », de Gershwin. La chanteuse, amplifiée, est secondée par un orchestre survolté, qui s’adoucit un moment pour entonner embrace me, my sweet embraceable you, embrace me, you irreplaceable you  devant un public émerveillé, accompagné par les contrebasses qui se balancent légèrement au rythme de cet interlude amoureux. La température monte dans l’auditorium, la passion se déchaîne au fil des I’ve got music, I’ve got rythm. Une « sirène » ascendante de la soprano crève le plafond de la salle. Puis, l’espace d’un instant, tout se tait. Who could ask for anything more est alors lancé, en guise de conclusion radicale, sur les accords tonitruants de l'orchestre. Alors... who could ask for anything more ?

 

(1) Barbara Hannigan, the "soprano conductor" in studio q, 5 novembre 2015, CBC
(2) Lionel Esparza, Classic Club, 2 octobre 2017, France MUSIQUE
(3) Stéphane Grant, Les grands entretiens, 3 octobre 2017, France MUSIQUE
(4) Barbara Hannigan : «Je n'ai jamais choisi la facilité», Christian Merlin, 5 octobre 2017, LE FIGARO

 
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