Ils réinventent le "classique"

Ils réinventent le "classique"

Au cours des prochains mois, nous vous proposerons une série de 10 portraits d'artistes qui pulvérisent les canons de l'interprétation en musique "classique". Petit prologue sur ce qui fait leur spécificité.

Ils explorent les confins de l’interprétation. Pour ces artistes, chaque œuvre est un territoire à découvrir qu'ils abordent en prenant un maximum de risques. Ils évoluent loin des conventions, des références imposées par les « maîtres » et de l’autorité d’un milieu « classique » qui agit souvent comme un rouleau compresseur sur l’inventivité des musiciens. La simple mention du nom de ces aventuriers crispe les uns et ravit les autres. Certains voient dans leurs lectures des grandes œuvres un hors-sujet total et une insulte faite au compositeur. D’autres, au contraire, y décèlent un acte de création, un usage suprême de leur liberté d’interprète. 


Faire acte de création

« Création », c’est le mot. Ces musiciens portent un regard neuf sur la partition. Leurs visions, que ce soit chez Beethoven, Mozart ou Stravinsky, tranchent avec des centaines d’enregistrement qui, soyons francs, sont pour beaucoup très proches les uns des autres. Où est la différence aujourd’hui entre le gros des albums du Requiem de Mozart, de la 5ème symphonie de Beethoven ou du concerto pour violon de Tchaikovsky ? Par l'attention dévolue à la perfection sonore et à la précision, l'enregistrement a considérablement lissé et unifié les interprétations pour définir une norme "tiède" dans laquelle tout musicien doit s'inscrire sous peine - soi-disant - de ne pas respecter la volonté du compositeur. Aujourd'hui, tous ceux qui arpentent les grandes scènes et les principaux labels discographiques présentent un jeu très esthétique, une technique hors-norme et un son époustouflant. Rarement une inventivité décapante...
 

Esthétique vs éloquence

L’esthétique ne fait pas tout. Elle constitue même dans beaucoup d’œuvres un contresens. Par exemple, la « Sonate au Clair de Lune » pour piano de Beethoven ou sa « Sonata Kreutzer » pour violon sont aujourd’hui dans la majorité des cas fort agréables à écouter, un vrai ravissement pour l’oreille. Mais on est loin du « coup de poing » que disent avoir reçu les premiers auditeurs de ces pièces. Loin d’être consensuelles, reflets d’une vraie prise de risque du compositeur, nombre d'oeuvres qui constituent aujourd’hui le « grand répertoire » sont faites de déchirements, de violence, de suspense, de douleur, d’extase etc. Pourtant, à l’issu de son concert, l’auditeur est souvent content, voire admiratif, mais rarement bouleversé et remis en question comme le souhaitait le compositeur. On peut dès lors se demander si le raffinement du jeu est bien ce qui sert le mieux l’expression de sentiments souvent extrêmes. 

Une illustration avec l'oratorio Messie de Händel. Le chanteur reprend un psaume qui énonce : "Celui qui demeure au ciel se moquera d'eux; le Seigneur les tournera en dérision". Puis il enchaîne avec un air : "Thou shalt break them" ("Tu les briseras avec une barre de fer, tu les mettras en pièces comme un vase de potier"). En voici deux interprétations.  Dans la première, John Mark Ainsley semble être indifférent à son texte. Dans la seconde, le même ténor, avec quelques années de plus, y soumet tout : une diction tranchée, un orchestre saccadé et acide. La lecture est dans ce dernier cas moins « jolie » mais bien plus riche que dans le premier extrait.   


L’exemple du vibrato

La question du vibrato est symptomatique de ces questions esthétiques. Le vibrato (fait de vibrer les notes tenues chez les instruments à cordes) appliqué indifféremment à toutes les notes tue la justesse (on fait osciller le son de la note) et la tension, et installe l’auditeur dans une émotion molle et plaisante (parce qu'elle ne choque jamais) à défaut d’être éloquente. Ce vibrato est aujourd’hui la norme chez les cordes, et peu savent le supprimer ou l’utiliser à des fins expressives. Idem chez les chanteurs. Mais ne soyons pas naïf, c'est aussi l'exigence d’un circuit qui ne tolère pas l’approximation et le vibrato permet d'éviter les fausses notes ou d'effacer le trac. Les rares musiciens qui proposent quelque chose de nouveau sont aujourd’hui capables de se mettre en danger sur les plus grandes scènes, de prendre le risque de déplaire, de n’être pas « nickel », et de toucher le public dans autre chose que la recherche d’une perfection technique ou sonore souvent stérile. Claquements des cordes du piano, saturation du son, bruits d’archets, souffle dans la voix font ainsi partie de l’arsenal expressif de nos musiciens de l’extrême.

Dans ce troisième mouvement du quatuor de Debussy, très impressionniste et paisible, la plupart des quatuors, y compris au meilleur niveau, comme le quatuor Jérusalem (première vidéo), installent un vibrato quasiment uniforme sur chaque note, tandis que le quatuor Ébène s’en sert de façon expressive. Aux moments voulus, les Ébène (seconde vidéo) ont rigoureusement la même vitesse de vibrato et plus les battements sont lents, plus la musique « s’ensommeille ».  


Ce culte du beau son est à l'origine de bien des critiques de la musique "classique". On lui reproche d'être dépassée, de n'être plus créative, d'être une "musique d'ascenseur". Bien des artistes qui renouvellent le classique vont chercher leur inspiration dans d'autres genres. La plupart sont adeptes du « cross-over », mélange entre le « classique » et le jazz, les musiques folkloriques ou la pop et s’investissent dans la musique d'aujourd'hui. C'est en grande partie grâce à eux que l'on peut dire de la musique "classique" qu'elle reste bien vivante et qu'elle peut encore toucher l'auditeur.

Le public peut également être moteur de cette dynamique insufflée par ces artistes de l'extrême. Majoritairement adepte d'un répertoire restreint qu'il connaît par coeur, l'auditoire est bien souvent frileux à l'égard d'interprétations radicales, de concerts qui ne sont pas strictement "classiques", d'autres genres etc. C'est aussi au public d'oser la nouveauté, de ne plus aller au concert pour se rassurer mais pour découvrir. Quitte à se faire un peu mal la première fois. Mais, c'est certain, ça vaut le coup !

 

 

Ivo le terrible

Ivo le terrible

Première écoute : mode d'emploi

Première écoute : mode d'emploi