Ivo le terrible

Ivo le terrible

À l'évocation de son nom, les uns se crispent et les autres jubilent. Passé du statut de star planétaire à celui de vagabond du piano, le pianiste croate est le fantôme du circuit “classique”. Il apparaît de temps à autres dans une salle européenne mais déserte le grand circuit. Sa carrière fulgurante a par deux fois basculée, ce qui ne manque pas d’alimenter le mythe.

La première fois, c’était au concours Chopin, la très prestigieuse compétition polonaise, graal des trophées pianistiques. Après son élimination, dès le deuxième tour de la compétition, l’éminente pianiste argentine Martha Argerich, scandalisée d’avoir vu s’échapper un tel prodige, démissionne du jury. Heureuse chute. Pogorelich signe aussitôt dans la reine des maisons de disques, Deutsche Grammophon, et fait le tour des plus grandes salles de concert du globe.

 

Ivo Pogorelich en 1980 au concours Chopin (seconde vidéo). À 22 ans, il propose une lecture très personnelle de la deuxième Ballade de Chopin à laquelle il impose un phrasé de départ atypique qui sera le fil d'Ariane de la pièce. À 3'08, il fait montre d'une violence et d'une puissance fabuleuses. À côté, l'autre géant Krystian Zimerman (1ère vidéo) propose une version qui, bien que très belle, est beaucoup moins passionnée et dont le passage central semble, comparativement, fade.

 

L’autre basculement a lieu 16 ans plus tard. Sa professeure de piano, qu’il a épousée l’année du concours, décède. Dès lors, ses apparitions se font rares. Lui qui passait pour le grand charmeur du “classique”, admiré aussi bien des mélomanes que des lectrices de Vogue, disparaît et n’enregistre plus. Il réapparaît parfois sur quelques scènes, donne une interview ici ou là, mais est, pour les manias du piano, bel et bien porté disparu.

Depuis, Pogorelich s'est immunisé contre les paillettes du circuit. Il a revu de fond en comble sa technique, a rasé sa crinière de lion et semble désormais parfaitement indifférent à l’image qu’il renvoie. Ainsi donc, vous le trouverez systématiquement vêtu d’un sweat de montagne façon Mark Zuckerberg devant son piano, coiffé d’un bonnet rouge quelques minutes avant chaque concert, quand le public s’installe, chauffant le piano jusqu’à la dernière minute (cf. dernière vidéo). Fini le temps de la star, place à l’introspection.

“Je suis le septième d’une école de pianistes qui a vu passer Beethoven et Liszt” 
— en 2010 sur Radio Classique

L'homme-orchestre

Sa particularité ? Il possède un orchestre dans les doigts. Fait original, il insiste sur la nécessité d’intégrer pleinement l’évolution de la facture du piano dans son jeu – rappelons que celui-ci sonnait au 19ème siècle bien plus mat, moins brillant et moins « raffiné » qu'aujourd'hui. Dit autrement, il utilise à fond la nouvelle puissance donnée par l’instrument et la plus grande variété de couleurs qu’on peut en tirer. Conjugué à une gamme impressionnante de touchers, de « pédales » ou d’attaques, il semble « orchestrer » (art de répartir les voix aux différents instruments de l’orchestre) ses partitions. Se dégage de ses interprétations une « construction à étages », un « paysage musical », bref, l’impression d’avoir une ribambelle de pianistes très différents derrière le clavier, ce qui donne à son jeu une formidable puissance d’évocation. 

 

Enregistré en 1997, les Tableaux d'une Exposition, de Moussorgsky, montrent l'étendue de la palette de couleurs et d'expressions de Pogorelich. L'album sonne "visuel" !

 

L’architecte

En plus d’orchestrer, Pogorelich repense de fond en comble l’architecture des œuvres qu'il aborde. Quitte à prendre des distances infinies avec « ce qui se fait ». Certaines pièces en deviennent méconnaissables. L’instrument lui-même est métamorphosé : « Les coups qu’il assène au clavier mettent rapidement à mal l’accord de l’instrument » écrit Jérôme Bastianelli dans le magazine Diapason. D'un autre côté, ses lectures ont le mérite de ne pas laisser indifférent et surtout d’être de véritables créations. Vous pensiez aller écouter une élégante ballade de Chopin que vous connaissez sur le bout des doigts ?  Il vous en coûtera une interprétation nouvelle sans une seconde de légèreté ou de superficialité. Le raffinement cède la place à la profondeur : la joie est extatique et la tristesse noirceur d’encre.

Les tempi sont eux-aussi déconstruits. Et le Pogorelich d’hier est de ce point de vue devenu méconnaissable. Depuis plusieurs années, il pousse les thèmes jusqu’à leur limite de lenteur, les rendant tout juste identifiables. Chaque concert est pour lui l’occasion de tester la résistance d’une pièce à son allongement. Résultat des courses pour l’auditeur : aucune facilité, aucune concession. Écouter Pogorelich demande une concentration permanente pour ne pas perdre le fil : rester suspendu à chaque note, et faire soi-même l’effort de l’assembler à la suivante. Écoutez ses derniers concerts : il n’est pas rare qu’il attende la fin de la résonance d’une première note pour jouer la seconde. Avouez que c’est jubilatoire !

 

Le Nocturne opus 48 n°1  de Chopin, ralenti à l'extrême. Chaque note tombe après un suspense insoutenable, donnant à la pièce des airs de désespoir et de nostalgie. La main gauche progresse lentement comme une "mort-vivante". À 6:20, la montée devient fracassante et Pogorelich semble pulvériser son piano. Terrifiant et sublime (malgré la mauvaise qualité de la vidéo dont nous nous excusons). En comparaison, le grand Nikolai Lugansky fait davantage primer l'élégance.

 

Jérôme Bastianelli, qui rejoint un grand nombre de critiques qui jugent Pogorelich excessif, déplore ses « tempos vacillants ou délités, ses égarements qui vont jusqu’à faire perdre de vue la ligne mélodique et ses accès de violence, parfois à la limite du supportable ». Cette radicalité et cette sur-inventivité étaient très probablement de mise chez un Beethoven ou un Liszt. Improvisateurs, disait-on, de génie, ils laissent transparaître dans leurs pièces ce trait. Prenez une Année de pèlerinage de Liszt ou une sonate de Beethoven et vous entendrez les thèmes se chercher, se perdre, se construire, comme inventés au fur-et-à-mesure. Pogorelich est un des rarissimes pianistes à donner cette même impression de cheminement. À ne jamais proposer deux fois la même lecture des œuvres. À les éprouver et expérimenter.
 

L’intègre

Dans une interview accordée à Olivier Bellamy sur Radio Classique, il se dit guidé par son dévouement et une remise en cause permanente de son jeu. « Je fais mon travail avec responsabilité. La responsabilité induit forcément la recherche, implique de nombreuses heures de dilemme, de doute. » Le secret d’un bon artiste ? « S’évaluer et évoluer ». Il n’est plus de ceux qui vont vendre leur beau son et leur technique impeccable sur les grandes scènes, ou qui vont faire tourner un programme qui marche en n’y changeant pas une inflexion.

“Je fais mon travail avec responsabilité” 
— en 2010 sur Radio Classique

Pas de séduction. Au contraire, il propose au public, à chaque concert, une folle aventure que les spectateurs sont libres de décliner. Beaucoup d’anciens fans ont d’ailleurs oublié le grand pianiste qui ne suscite plus la même effervescence qu’autrefois. Alors que tout allait bien pour lui, que ses lectures du grand répertoire étaient plébiscitées, il a revu de fond en comble sa technique et son interprétation. Notons que ce n’est pas tout les jours qu’on assiste à une telle remise en cause ! « Pourquoi est-ce que je reviens vers un travail vieux d’il y a 30 ans ? Afin d’en extraire la quintessence. Peut-être la beauté, la poésie, l’inspiration m’ont-elles échappé à 22 ans. Je les redécouvre maintenant. ». Chapeau !

 

 

Pour aller plus loin, Classileaks vous conseille vivement tous ses enregistrements de jeunesse, chez Deutsche Grammophon. Et tout particulièrement le dernier, consacré aux Scherzi de Chopin. 

Et à ne surtout pas manquer, Ivo Pogorelich à la Salle Gaveau, à Paris, le 28 mars 2017 !
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