PatKop, le violon sauvage

PatKop, le violon sauvage

À l’aube de ses 40 ans, elle a toujours l'allure et surtout l'énergie d’une adolescente. La spontanéité aussi. C’est pieds nus qu’elle débarque dans des salles de concert comme la Philharmonie de Berlin, en robe haute-couture, avec son air de tzigane déjantée (vidéo ci-dessous). Mais ne vous fiez pas à sa bouille mignonne et à son apparente innocence. La féline Patricia Kopatchinskaja, surnommée PatKop est redoutable et sait imposer ses idées détonnantes. Elle dit espérer gagner quelques cheveux blancs pour asseoir son autorité auprès d’orchestres et de chefs qu’elle bouscule. Il faut dire qu'elle n'hésite pas à tordre le cou aux idées musicales reçues pour proposer du neuf.
 


« On ne ressent plus grand chose dans la musique aujourd’hui. Quand les musiciens se contentent de jouer parfaitement les notes, et toujours de la même façon, ils opèrent une sorte de reproduction. C’est une énorme erreur*». PatKop, elle, ne fait pas comme tout le monde, ce qui fascine les uns et exaspère les autres. Elle aime le son acidulé, piquant - certainement pas lisse et brillant - et joue avec les extrêmes de nuances et de tempi. Résultat, le pauvre auditeur venu passer un agréable moment sursaute bien souvent sitôt que l’archet a rencontré la corde. "Un concert n’est pas un salon de massage*" assène PatKop. La musique est là pour poser des questions, pour bousculer, pour choquer. Manifestement, elle y parvient très bien.

En 2016, la violoniste sort avec le très controversé chef d’orchestre Teodor Currentzis un album consacré au concerto de Tchaïkovski. L'oeuvre romantique par excellence qui fait briller le violon et pleurer dans les chaumières… du moins le croyait-on. PatKop lui donne un vif coup de jeune. Dans le premier mouvement, elle se balade, curieuse mais craintive, dans un paysage d’hiver, sautant quelquefois à pieds joints dans une grosse flaque gelée pour en briser la glace. Accelerandos, arrêts du tempo, "pianississimos", spiccato exagéré, fortissimo à vous faire péter les tympans, glissendos provocateurs… la palette d'émotions, au service d'une mise en scène soigneusement préparée, est jubilatoire ! Dans le mouvement suivant, le texte n’est pas chuchoté, il est susurré, à la limite de l’audible. L’archet plane au-dessus de la corde, l’effleurant à peine. PatKop avance sur la pointe des pieds, sotto-voce (à mi-voix), osant tout juste timbrer la corde dans le passage forte.
 

Le concerto pour violon de Tchaïkovski, revisité avec Teodor Currentzis. Le sotto-voce de PatKop (seconde vidéo) tranche avec le son très raffiné de beaucoup de violonistes, comme Hilary Hahn (première vidéo). 


« Ça n’est plus grinçant, ça miaule !*» déplore un critique. Il n’empêche, difficile de ne pas être suspendu à ce violon, à cette aventure en terrain inconnu. Si d'aspect la lecture est trop brouillonne pour certains, en réalité la mise en scène du concerto est d'une extrême minutie. Plutôt que de transformer l'ouvrage en démonstration de force pour violoneux virtuose, elle en fait un parcours exploratoire captivant. Si vous n’avez pas baissé le son après le deuxième mouvement, le troisième vous fera bondir. PatKop lâche la bride et c’est une folle danse tzigane qui galope dans les steppes asiatiques. Un caractère profondément folklorique saute alors aux oreilles. 

Papa et maman Kop étaient justement musiciens traditionnels en Moldavie, où grandit la petit Pat, avant d’émigrer avec sa famille à Vienne. Si l’influence du style paraît évidente à l'écoute, la violoniste n'assume pas totalement la filiation. « Le problème avec le vrai folklore, c’est que c’est toujours identique. [...] Heureusement que je joue du classique, je peux y exercer mon côté subversif !*** ». Vous l’aurez compris, subversif, est bien le mot. Le mal diront certains. Son jeu est taxé d'excessif, de sauvage - à voir si c'est une critique ou un compliment ! Au mauvais accueil de son disque Tchaïkovski par certains critiques, elle se dit ravie de déranger. 
 


Avec un petit club de musiciens subversifs, Currentzis mais aussi Fazil Say, son principal partenaire de musique de chambre, également compositeur, avec le violoniste finlandais Pekka Kuusisto ou la violoncelliste franco-argentine Sol Gabetta, elle redécouvre les grandes œuvres et en explore de nouvelles à coup d’arrangements, de cross-over, d’albums à thèmes, et de nombreuses créations mondiales. Aujourd’hui, elle est devenue incontournable dans l’interprétation des répertoires contemporain et XXe. Écoutez ses Eötvös, Bartok, Prokofiev, Ligeti (en CD mais aussi en vidéo, formidable avec le Berliner Philharmoniker, dans notre première vidéo). Et si ça « miaule » trop, si vous êtes exaspéré, si ça vous « tape sur le système** », elle aura atteint son objectif : déranger pour questionner et ne surtout pas laisser indifférent. Fascinant ! 

 

 

 

© Marco Borggreve
* Neil Fisher, The Times,11 février 2017
** France Musique, Le Club des Critiques, 28 janvier 2016
*** Matthieu Chenal Berne, 24 heures - Lausanne

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