Le choc Bach - Currentzis

Le choc Bach - Currentzis

Choeur MusicAeterna
Mahler Chamber Orchestra
Teodor Currentzis, direction

Bach // Motets BWV 225, 227, 229
Berio // Coro

En ouverture du festival de Saint-Denis, Teodor Currentzis donnait un programme Bach - Berio avec son chœur, MusicAeterna, et le Mahler Chamber Orchestra.

Saluons d’abord le geste courageux du festival qui a pris le risque de programmer ce chef très controversé dans l’Hexagone. Considéré par certains comme l’un des musiciens les plus géniaux et les plus novateurs du circuit, ses longues tournées, notamment allemandes – pays où il est largement reconnu et acclamé – évitent la France où il ne fait que de rares apparitions.

Le chef grec proposait, comme souvent, un audacieux programme mêlant des esthétiques et des époques très différentes. Cette-fois-ci avec Jean-Sébastien Bach dans les motets 225, 227 (le célèbre « Jesu meine Freude ») et 229 et Luciano Berio avec une pièce intitulée Coro, qui joint à chaque instrumentiste de l’orchestre un choriste.  

Bouleversant Berio
Commençons par la fin et le formidable Berio. Une pièce longue, aride parfois, mais qui a déchaîné l’enthousiasme d’une bonne partie du public. Le Mahler Chamber Orchestra était d’un niveau époustouflant. Le chœur, également remarquable, est, chose rare, composé de musiciens parfaitement capables de tenir de redoutables rôles solistes. Et pourtant. Avec Currentzis, aucune tricherie, aucun artifice : ses musiciens sont à l’os. Il ne joue pas sur la somptuosité de l’ensemble, ou sa technicité redoutable, mais en tire surtout toute l’énergie et l’émotion. Investissement dramatique total, tempo d’une rigueur absolue et nuances extrêmes donnent à la lecture une infinie liberté, lui donnant parfois un caractère d'improvisation. Pendant près d’une heure, un déchaînement de violence, de poésie, des thèmes tribales aux plus raffinés, s’est abattu sur la basilique de Saint Denis. Bouleversant.

Bach authentique
Mais c’est davantage Bach qui a retenu notre attention, en ce que Currentzis y est encore plus radical dans son approche. Dans cette immense basilique, a priori plus adaptée à une symphonie de Mahler qu’à un motet baroque, Currentzis a atteint un niveau de détail surprenant, sculptant avec une grande délicatesse le somptueux chœur sibérien. Avis à ceux qui traitent le chef grec de « bourrin » ! Il a notamment parfaitement intégré une notion propre au baroque, largement théorisée et rarement appliquée : les affects. Ces archétypes émotionnels, comprenez « climats » (violent, calme, doux, suppliant etc.) sont la base de la construction des pièces de l'époque. Prime donc la théâtralité du discours, notamment chez Bach qui se considérait avant tout comme un prédicateur. Aussi lisait-il la musique non pas comme une succession de notes ou de motifs harmoniques mais bien comme une succession d’émotions qui produisent une sorte de théâtre sonore.  

Currentzis, prédicateur
Dans les motets de Bach, ces différentes périodes, toutes caractérisées par une émotion dominante sont d’autant plus identifiables qu’elles suivent précisément le texte. Les changements d’un affect à l’autre sont souvent brutaux. Au niveau harmonique mais également sur le plan rythmique. Et c’est là que Currentzis se détache. Rarement nous n’avions entendu une telle audace rythmique dans Bach. Beaucoup de chefs considèrent, en effet, que le rythme, surtout chez ce grand rationnel qu’était Bach, doit être d'une stabilité imperturbable (ce qui donne souvent à sa musique un côté pesant, solfégique). Or, les traités de l’époque nous disent tout le contraire : la mélodie est soumise au rythme qui est lui-même soumis au texte. Vous pouvez ainsi tout à fait accélérer de moitié le tempo si vous considérez que le sens du texte l’exige. Ainsi a-t-il, par exemple, placé une brusque accélération entre :

Unter deinen Schirmen
« Sous ta protection
Bin ich vor den Stürmen
Je suis à l'abri des tempêtes
Aller Feinde frei.
De tous ennemis.

et :

Laß den Satan wittern,
Que satan soit en rage,
Laß den Feind erbittern,
Que l'ennemi soit en fureur. 
Mir steht Jesus bei.
Jésus est avec moi.

motifs pourtant strictement identiques sur la partition mais de sens différent. 

Teodor Currentzis, qui se dit lui-même obsédé par la rigueur rythmique, grand utilisateur du métronome, a su libérer Bach du carcan dans lequel il est trop souvent en fermé, au nom d’un cliché de "rigueur germanique" qui n’a pas lieu d’être. L’acoustique n’était pas idéale, mais le chef grec a su dresser une somptueuse fresque au service de la théâtralité du texte. Poignant.  

©Alisa Calipso for Malina

 

 

 

Album coup de cœur #1 Thousands of Miles

Album coup de cœur #1 Thousands of Miles

Offenbach sauvé !

Offenbach sauvé !