Album coup de cœur #2 Portrait of the Artist as a starved Dog

Album coup de cœur #2 Portrait of the Artist as a starved Dog

Dans un enregistrement novateur, le collectif Graindelavoix s’attaque aux madrigaux de Cipriano de Rore et décrasse le genre pour lui rendre toute sa vigoureuse éloquence.

Extrait de l'article de Classileaks "Graindelavoix décape l'ancien"

« Portrait of the artist as a starved dog », le dernier enregistrement de Graindelavoix est un manifeste pour la liberté de l’interprétation.  Pour traduire sa lecture, Schmelzer part d’un portrait de Cipriano de Rore (1), compositeur de madrigaux du XVIe siècle, estimant qu’on ne peut séparer la vie de l’artiste de sa musique. On y voit un homme posé mais dont le fond du regard traduit une certaine démence. En parallèle, le tableau « Melancolia » de Dürer (2). Y est représenté entre mille objets un chien squelettique aux côtés d’un ange visiblement excédé et furieux, dans la même veine que le premier protrait. Schmelzer voit dans cette frénésie non la dépression bilieuse du séraphin mais bien la figure d’un état de folie. Le chien cadavérique allongé à côté de lui traduit justement l’intensité de la pensée de l’ange qui conduit à une ascèse violente du corps. L’esprit puissamment occupé pressure le physique.

« Le portrait exprime la transe intérieure, inspirée, du compositeur et de son art ».

C’est cette transe qu’exprime l’œuvre de Rore. Pour Björn Schmelzer, le compositeur transgresse les codes de l’époque pour donner à ces madrigaux toute leur éloquence, ne lésinant pas sur la violence et la passion.

Résultat, un enregistrement lumineux dans lequel l’ensemble n’a peur ni de l’emphase, ni de l’excès, caractères qui sont au contraire largement assumés.  La seule règle qui semble prévaloir ici est de coller au sens, de le servir avant même la beauté du son ou le raffinement musical. Le tempo, qu’on a trop souvent connu imperturbable dans la musique ancienne, est ici complètement souple au point que l’on navigue en pleine « déclamation à hauteur déterminée », comme disent les anciens, davantage que dans le beau chant.

Un travail délicat de clair-obscur dont la plus belle illustration se trouve peut-être dans le Se ben Il Duol (piste 11) où le pathos pèse de tout son poids mais est contrebalancé aussi tout en finesse par des tourments plus tempérés. Plus qu’une alternance tranchée de dynamiques, on voit ici le chatoiement d’un reflet de lumière ordonner ce jeu d’ombres. Et les ornements de suivre le mouvement. Ils sont des hoquets dans la voix, très naturels au fond chez les émotifs, plus que des parures sophistiquées sorties de quelque manuel de musique ancienne.

C’est en définitive des pièces profondément dramatiques que nous font partager Björn Schmelzer et Graindelavoix. En se libérant du corset de bienséance de « l’authenticité », les madrigaux de Rorer font suer et nous prouvent que la musique ancienne a encore de solides arguments à avancer à la tribune des passions.

 Björn Schmelzer à la direction de Graindelavoix ©Koen Broos

Björn Schmelzer à la direction de Graindelavoix ©Koen Broos

 Hans Müelich, portrait de Cipriano de Rore

Hans Müelich, portrait de Cipriano de Rore

 Albrecht Dürer, Melancolia

Albrecht Dürer, Melancolia

Graindelavoix décape l'ancien

Graindelavoix décape l'ancien

Barbara Hannigan, le souffle créateur

Barbara Hannigan, le souffle créateur