Graindelavoix décape l'ancien

Graindelavoix décape l'ancien

L’ensemble médiéviste et renaissant Graindelavoix chamboule le jeu de la musique ancienne par ses lectures radicales et passionnées, faisant voler en éclat des décennies de bienséance et d’ « authenticité » dans la musique ancienne. Dans un enregistrement novateur, le collectif s’attaque aux madrigaux de Cipriano de Rore et décrasse le genre pour lui rendre toute sa vigoureuse éloquence.

Depuis une quarantaine d’années, la redécouverte d’un répertoire et de techniques oubliés a bouleversé le paysage musical européen. Désormais, les partitions d’avant le XVIIIe siècle se jouent quasi-systématiquement sur instruments anciens et conformément aux traités de l’époque. Le nombre d’ensembles baroques, renaissants et médiévaux a ainsi explosé et leur interprétation s’est vue affublée du label « authentique ».   

Si, à l’origine de ce mouvement, on pouvait déceler une témérité, une curiosité, un goût de la découverte remarquables, force est de constater que la dynamique s’effrite pour plonger dans toujours plus de « propreté », de soin, de lissage du son. Ensembles hyper-homogènes, tempi imperturbables, voix irréprochables, la musique ancienne conduit trop souvent à un imparable ennui…

L’ensemble belge Graindelavoix évolue depuis près de vingt ans à rebrousse-poil de cette tendance. Ainsi le chef Björn Schmelzer déplore-t-il que l’on ait totalement mis de côté la liberté de l’interprète pour ne retenir que l’académisme énoncé dans les traités.

« […] la musicologie a ignoré la force intérieure et l’acte de faire de la musique ancienne – condamnée et fondamentalement anachronique à travers les réalisations contemporaines – et s’est focalisée sur la version basique en notes, confondant rapidement la base avec l’essence. Comme si un historien de l’art ne parlait que des pigments pour peinture et de la préparation de la toile et non de l’effet d’un tableau de la Renaissance sur celui qui le regarde ».

Dit autrement, le mouvement d’authenticité de la musique ancienne ne tolère pas que l’on sorte des clous de ce qui a été « codifié », quitte à ignorer tous les écarts possibles alors et à mettre de côté des pratiques essentielles qui n’ont visiblement pas été théorisées parce qu’évidentes et transmises oralement.

Aussi, contre le dogmatisme musical ambiant, Schmelzer choisit-il la liberté. À l’homogénéité du chœur il préfère l’hétérogénéité des voix. À la douceur des timbres, leur âpreté. À la pureté de la ligne, il laisse ses troupes ornementer à l’envi des phrases qui se chargent de circonvolutions mélodiques troublantes. Il n’est qu’à voir la bande. Des allures de Vikings, des gueules qui n’ont rien de lisse. De fait, les voix sont chargées de la gouaille de chacun, riches de différentes nationalités et donc de traditions vocales. Graindelavoix est plus proche de ce qu’on nomme musique du monde que du « classique » trop souvent « propret ». 

 

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« Portrait of the artist as a starved dog », le dernier enregistrement de Graindelavoix est, de par sa démarche, un manifeste pour cette liberté de l’interprétation.  Pour traduire sa lecture, Schmelzer part d’un portrait de Cipriano de Rore (1), compositeur de madrigaux du XVIe siècle, estimant qu’on ne peut séparer la vie de l’artiste de sa musique. On y voit un homme posé mais dont le fond du regard traduit une certaine démence. En parallèle, le tableau « Melancolia » de Dürer (2). Y est représenté entre mille objets un chien squelettique aux côtés d’un ange visiblement excédé et furieux, dans la même veine que le premier protrait. Schmelzer voit dans cette frénésie non la dépression bilieuse du séraphin mais bien la figure d’un état de folie. Le chien cadavérique allongé à côté de lui traduit justement l’intensité de la pensée de l’ange qui conduit à une ascèse violente du corps. L’esprit puissamment occupé pressure le physique.

« Le portrait exprime la transe intérieure, inspirée, du compositeur et de son art ».

C’est cette transe qu’exprime l’œuvre de Rore. Pour Björn Schmelzer, le compositeur transgresse les codes de l’époque pour donner à ces madrigaux toute leur éloquence, ne lésinant pas sur la violence et la passion.

Résultat, un enregistrement lumineux dans lequel l’ensemble n’a peur ni de l’emphase, ni de l’excès, caractères qui sont au contraire largement assumés.  La seule règle qui semble prévaloir ici est de coller au sens, de le servir avant même la beauté du son ou le raffinement musical. Le tempo, qu’on a trop souvent connu imperturbable dans la musique ancienne, est ici complètement souple au point que l’on navigue en pleine « déclamation à hauteur déterminée », comme disent les anciens, davantage que dans le beau chant.

Un travail délicat de clair-obscur dont la plus belle illustration se trouve peut-être dans le Se ben Il Duol (piste 11) où le pathos pèse de tout son poids mais est contrebalancé aussi tout en finesse par des tourments plus tempérés. Plus qu’une alternance tranchée de dynamiques, on voit ici le chatoiement d’un reflet de lumière ordonner ce jeu d’ombres. Et les ornements de suivre le mouvement. Ils sont des hoquets dans la voix, très naturels au fond chez les émotifs, plus que des parures sophistiquées sorties de quelque manuel de musique ancienne.

C’est en définitive des pièces profondément dramatiques que nous font partager Björn Schmelzer et Graindelavoix. En se libérant du corset de bienséance de « l’authenticité », les madrigaux de Rorer font suer et nous prouvent que la musique ancienne a encore de solides arguments à avancer à la tribune des passions.

 

 

 

Petit aperçu de ce que donne la musique ancienne libérée des codes "authentiques". À droite, une version assez représentative de la façon dont la plupart des ensemble interprètent la musique ancienne. À gauche, la version décapante de Graindelavoix. 

 Hans Müelich, portrait de Cipriano de Rore

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 Albrecht Dürer, Melancolia

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