Les critiques et le plan "tarte aux pommes"

Les critiques et le plan "tarte aux pommes"

On ne le remarque plus tant c’est devenu une habitude : les critiques d’opéra suivent presque systématiquement le fameux plan « tarte aux pommes » : 1. La tarte, 2. Les pommes. Ou, si vous préférez, le plan « La Guerre d’Algérie » : 1. La Guerre 2. L’Algérie.

Nos réminiscences de lycée nous rappellent ces fameux conseils – aux demeurant fort pertinents – des professeurs chargés de nous apprendre à disserter : ne tombez pas dans le panneau du plan « tarte aux pommes » ! On l’aura compris, cela consiste à disséquer son sujet de façon parfaitement incohérente si bien que le traitement de celui-ci n’a plus aucun sens.

Le phénomène est tout à fait révélateur de la façon dont nombre de professionnels du secteur se sont habitués à regarder un opéra

Côté critiques lyriques, cela donne souvent quelque chose du genre : 1. Les chanteurs, 2. L’orchestre, 3. La mise en scène, 4. Les décors etc. Ce phénomène est tout à fait révélateur de la façon dont nombre de professionnels du secteur se sont habitués à regarder un opéra. La plupart, cinquantenaires, ont connu ce temps où régnait trop souvent l’absence de mise en scène, pour ne présenter qu’une simple mise en espace et en décors des chanteurs. Le metteur en scène était alors prié de se faire suffisamment discret pour laisser briller les chanteurs, raison principale de la venue du public (notons que ce phénomène est loin d’avoir disparu…).

On peut dès lors comprendre l’intérêt du plan « tarte aux pommes ». Dans la mesure où c’est un concert « habillé » que l’on est venu voir, il est normal de détacher les musiciens des autres protagonistes.

Chez Chéreau, chaque élément est transformé en serviteur quasi-transparent du drame.

Depuis plusieurs décennies, cependant, et le tournant notable de l’arrivée de Rolf Liebermann à l’Opéra de Paris, on assiste à l’avènement de la mise en scène. Celle où le metteur en scène délivre un véritable propos, présente une vision des choses – ce qui ne l’empêche pas de se planter quelquefois. Depuis que l'on place l’histoire et le jeu d’acteurs- comme un Tcherniakov qui fait quasiment du cinéma en direct – voire les décors – Castellucci est pratiquement un plasticien – au premier plan, se rendre à l’opéra pour la seule musique n’a que peu de sens. Les différentes composantes de l’art lyrique sont connectées entre elles au point de former un tout dont on ne saurait totalement dissocier les parties. Il est évident qu’il est plus facile d’incarner un personnage lorsque le geste vocal est juste ; qu’on est davantage porté par des décors qui donnent du sens à l’histoire ; que la finesse du jeu d’acteur nourrit l’éloquence du chant. Pensons aux mises en scène du légendaire Patrice Chéreau, épurées au possible, comme son Élektra ou son Tristan & Isolde, où chaque élément – décors, jeux d’acteurs, musique -  est transformé en serviteur quasi-transparent du drame.

Peut-être serait-il sage de prendre exemple sur les critiques de théâtre et de cinéma

Le fait que nombre de critiques d’opéra remarquent spécifiquement la qualité de tel ou tel élément – bien souvent des voix ou de l’orchestre – est peut-être signe que les ouvrages qu’ils critiquent n’ont pas réussi à pénétrer le mystère de leur sujet, ou que leur vision des choses les empêchent d'y entrer pleinement. Peut-on dire que les décors du Carmen de Tcherniakov sont jolis ? Que les costumes de la Clémence de Titus par Sellars sont très soignés ? Que le Pelléas de Stéphane Degout est particulièrement raffiné ? De tels commentaires seraient bien pauvres. Difficile d’admirer le beau chant de Degout : on voit Pelléas. Les décors de Tcherniakov ? Invisibles : ils sont incorporés dans l’univers qu’il a pensé. Ne comptent que l’éloquence du discours, la profondeur de la vision des personnages. Et non la brillance de telle ou telle star qui sort son contre-ut, souvent hors de propos, les bras en croix et un genou à terre, une fraise ridicule autour du cou, le tout dans un décor de carton-pâte qui laisse songeur (on en rajoute à peine mais regardez certaines productions du Met de New York ou du Staatsoper de Vienne).

Peut-être serait-il sage de prendre exemple sur les critiques de théâtre et de cinéma. Ils prennent généralement la pièce ou le film comme un tout. C’est ce tout qui est réussi ou qui pêche, et l’on n’imagine pas apprécier ou critiquer spécifiquement un seul élément de ce film en soi. Cet élément perturbe le tout. Il rend le film plus ou moins réussi. Gageons que l’on perde cette habitude de séparer les composantes de notre cher « art total » pour lui rendre tout son sens.

 

©Vincent Pontet

Graindelavoix décape l'ancien

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