L'envol des orchestres indépendants

L'envol des orchestres indépendants

Les orchestres permanents, d'initiative publique, sont trop souvent vus comme l'alpha et l'oméga de la politique musicale. En France, l'excellence se trouve à côté, chez les ensembles indépendants, généralement créés par leur chef, qui cultivent un tout autre modèle. 

« La France n’est pas une nation musicale » se lamente-t-on, reprenant la formule consacrée. Ça n’est pas faute pour les pouvoirs publics d’avoir essayé. A coup d’orchestres qui quadrillent administrativement le pays mais dont aucun ne tire réellement son épingle du jeu dans les territoires, en Europe ou dans le monde. Les généreuses subventions, le temps de travail plus que raisonnable pour un salaire plus que confortable ne sauraient assurer le niveau de nos troupes qui, pour la plupart, végètent musicalement et font quelques coups de comm’ en passant dans les hôpitaux ou en s’associant, pour la beauté du geste, à quelque DJ ou musicien branché. Si nous peinons à dépasser le million et demi d’auditeurs d’orchestre quand l’Allemagne fait dix fois plus (et mieux), la raison n’en est sans doute pas que politique ou financière.

Inévitablement, le modèle économique joue. Quand les recettes propres oscillent entre 70 et 90%, l’excellence n’est pas une option, et les ensembles dits indépendants, ceux qui sont autrement moins arrosés que les orchestres et qui passent quand leur fondateur passe, sont obligés de se réinventer, d’innover, d’être partout. Bref, d’être bons !

Des formations à géométrie variable qui, grâce à cette caractéristique, “font le job”

Alors qu’est-ce qui marche en France ? Réponse : les ensembles comme Les Siècles, Les Arts Florissants, Le Poème Harmonique, Les Dissonances, Le Concert Spirituel qui sont les plus connus. Mais aussi d’autres groupes moins célèbres et tout aussi efficaces. Comme La Tempête de Simon-Pierre Bestion, les Percussions Claviers de Lyon, le dément Balcon de Maxime Pascal, le chœur Aedès de Mathieu Romano, Gli Incogniti d’Amandine Beyer. Des formations à géométrie variable qui, grâce à cette caractéristique, « font le job », alternent les grandes salles de métropoles, le travail de fond dans les écoles, les concerts dans les campagnes.

Tous se proposent entre 25 et 50 concerts par an qu’ils vendent à prix coûtant (contrairement aux orchestres dont le prix de vente n’a souvent rien à voir avec la réalité). Ils remettent systématiquement en jeu leurs aides, les perdent régulièrement, et disparaissent parfois. Tan pis, c’est le jeu. Et pas question pour la puissance publique de ressortir l’argument selon lequel on ne va pas détruire des emplois et encore moins détruire des formations créées par la collectivité  elle-même !

Les ensembles indépendants, eux, sont d’initiative privée. Ils fonctionnent au projet : tant qu’il y a des concerts, le musicien a du travail. Ce qui fait peser une sympathique pression sur ce dernier qui ne peut pas se permettre de ne pas « assurer ». Côté orchestres subventionnés, vous êtes payé quoi qu’il arrive. Et on vous laisse le temps pour d'autres activités. Suffisamment pour que la chambre régionale des comptes d’Occitanie estime que le salaire reçu en orchestre constitue moins de la moitié du salaire total de la plupart de ses musiciens. Dit autrement, ^as de problème pour enseigner ou cachetonner.

Les ensembles indépendants remettent systématiquement en jeu leurs aides, les perdent régulièrement, et disparaissent parfois...

Certs, c’est ce qui se fait partout. Sauf qu’en Allemagne, les orchestres "assurent", idem pour les indépendants. En France, si formellement c’est (parfois) impeccable, on sent trop souvent que le cœur n’y est pas. Comme avec le fameux Orchestre de Paris par exemple, censé être notre Philharmonique de Berlin à nous, et qui aurait techniquement les moyens de l’être ! Sauf que, voyez-vous, quand c’est Paavo Järvi qui dirige, c’est excellent. Quand c’est Daniel Harding ou un autre, beaucoup moins. C’est le grand loto des chefs et des humeurs des musiciens.

Une humeur à 15 millions d’euros l’année pour un résultat bien décevant. C’est qu’il faut là-bas 40 personnels administratifs, comme à l’orchestre de Bordeaux par exemple, pour 100 musiciens, quand la plupart des indépendants tournent avec un chef, un administrateur, et quelques employés en plus quand ils le peuvent. Et on ne parlera pas des syndicats surpuissants des orchestres qui dictent où et quand vont tomber les primes, quand telle partie mérite un cachet, quand un musicien ne doit pas en faire plus.  Et grâce à qui l’orchestre de l’Opéra de Paris est à la moitié de son temps de travail légal (dans la majorité des orchestres, ça n’est « que » 70%). Un cercle vicieux qui décourage les jeunes musiciens nouveaux entrants, souvent gonflés à bloc et installe nos grosses formations dans un rythme ronron et plaintif.

Peut-on convaincre un public avec des prestations « correctes » ?

Alors une question. Peut-on convaincre un public avec des prestations « correctes » ? Est-on jamais devenu fanatique de beaux-Arts ou de théâtre devant un tableau médiocre ou après une pièce sympathique ? N’est-ce pas prendre le public pour un imbécile que de considérer que, de toute façon, il ne fera pas la différence entre du passable et du très bon ?

Avec leurs moyens, passables pour le coup, les ensembles indépendants cartonnent, se défendent comme ils peuvent pour apporter la meilleure musique qui leur est possible d’offrir à tous les publics. Ceux de la Philharmonie comme ceux des petits festivals. Beaucoup sont archi demandés à l’étranger. Ils enregistrent fréquemment et font l’excellence des catalogues de maisons comme Alpha ou Harmonia Mundi.

Alors cessons de fantasmer sur ce que nous n’avons pas (nous n’avons pas de Philharmonique de Vienne ou de Berlin), et profitons pleinement de ce que nous avons et que le monde nous envie !   

© DR Meng Phu / Le Balcon

 

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