Le potentiel délirant de l'orgue

Le potentiel délirant de l'orgue

Ça sent l’encens et la pierre froide. On entend, parfois, une chaise qui grince ou un fidèle qui tousse. Perché ou poussé dans un coin, l’orgue anone quelques accords histoire de soutenir un peu les quelques membres de la chorale locale… Rares sont les instruments qui, comme l’orgue, véhiculent autant de clichés négatifs et réducteurs. Et pourtant, l’orgue est “le roi des instruments” (dixit Mozart) ; et la France une de ses patries. Depuis quelques années, la construction de salles possédant un orgue moderne ouvrant de nouvelles possibilités – comme à la Philharmonie de Paris ou à l’auditorium de Radio France – tend à rendre à cette incroyable “machine” ses lettres de noblesse.

Imaginez un orchestre dont vous feriez ce que vous voulez

Il n’y a pas beaucoup d’instruments capables de soulever les foules à eux seuls. À l’église, on se tient, mais qui empêche de se lever et de crier un bon coup dans un auditorium ? C’est en effet la réaction qui semble la plus logique et raisonnable lorsque l’organiste clôt une monstrueuse symphonie de Widor ou une improvisation parfaitement délirante. Imaginez un orchestre dont vous feriez ce que vous voulez – changer la sonorité des instruments, modifier en cours de route l’orchestration – une phalange qui serait parfaitement réactive à vos souhaits : avoir sous la main le ronflement des basses – façon réacteurs d’A380 – du Philharmonique de Berlin et la précision du Gewandhaus de Leipzig. Et, quand bon vous semble, la légèreté d’ondes Martenot et le pianissimo d’une flûte solo. Un son d’une telle puissance que le public le sent dans les jambes, et parfois aussi ténu qu’un sifflement. Imaginez une formation qui serait parfaitement adaptée au lieu dans lequel elle se trouve, où la réverbération est pensée, l’écho calculé. L’orgue peut tout ça et bien plus encore.

C’est d’abord une merveilleuse machine dont existe un nombre considérable d’exemplaires, tous différents, de la petite console italienne au gros Silbermann allemand. Une prouesse technologique parfaitement adaptée au temps de son répertoire. Combien d’instruments peuvent se vanter d’être taillés tantôt pour le XXIe siècle, tantôt pour le XVIe ? L’orgue ne fait pas « désuet » dans la musique d’aujourd’hui – on ne peut pas en dire autant des instruments « classiques » que l’on presse trop souvent jusqu’à la limite de leurs possibilités. Il suffit de se rendre à la Philharmonie de Hambourg ou de Los Angeles, ou même dans la cathédral d’Évreux pour s’en convaincre. Y trônent des « bêtes » tout ce qu’il y a de plus moderne et parées à jouer Messiaen, Eben ou Escaich.  

Un monde où dominent non pas Mozart, Beethoven et Schubert, mais Vierne, Widor et Duruflé

L’orgue, c’est aussi un monde en soi. Un monde où dominent non pas Mozart, Beethoven et Schubert, mais Vierne, Widor et Duruflé. Un monde invisible aussi. Si les salles modernes sont désormais équipées de consoles où l’interprète peut faire le « show », la plupart du temps le public doit, tel un « spectateur » du Vendée Globe, se laisser allez à son imagination. Pas de distraction, donc, mais de la musique « pure » que l’on doit appréhender sans image, seul avec soi-même et le son qui vient d’en-haut. C’est peut-être ce qui en fait un instrument à la force d’évocation surprenante. Sans « figuration », on ne peut s’empêcher de s’envoler avec « Le Jardin suspendu » de Jehan Alain ou de descendre dans les profondeurs de la terre avec « Appartition de l’Église éternelle » de Messiaen.

Aivars Kalējs - Toccata sur "Allein Gott in der Hoh sei Ehr" de Bach par Iveta Apkalna

Ce qui lui donne ce pouvoir, c’est sans doute aussi la formidable variété de sonorités que dégage cette orchestration « sur commande » que constitue l’art de la registration. Une organiste s’est amusée à calculer que pour un modeste instrument de 32 jeux, le nombre de combinaisons possibles est de 4 294 967 295 ! Dit autrement, un infinité de nuances existent, et cela vaut la peine d’entendre 100 fois la même œuvre sur des orgues différents tant les lectures peuvent varier.


Cela fait de l’organiste au moins un orchestrateur, et le plus souvent un compositeur. Escaich, Latry, Castagnet, Lacôte, Mernier… on ne compte plus les interprètes qui se sont brillamment mis à l’écriture. Logique, avec un tel outil à leur disposition ! Beaucoup, à commencer justement par Thierry Escaich, cultivent une pratique qui s’est largement raréfiée dans les autres instruments : l’improvisation. C’est un passage obligé, une figure indispensable de l’organiste. Et c’est peut-être là que réside le plus fort potentiel « populaire » de l’orgue. Difficile, en effet, de se représenter, avant de l’avoir entendu, le délire dans lequel peuvent partir des gens aussi respectables que Jean-Baptiste Robin, Thomas Ospital ou Jean-Baptiste Monnot. Difficile de fixer sur une partition des élans aussi débridés que les leurs. L’orgue est aujourd’hui le tenant de l’improvisation – dont par exemple Beethoven ou Chopin étaient de grands adeptes. À n’en pas douter, cette pratique est parmi les plus jouissives pour le public – et, visiblement, aussi pour l’interprète.

Alors mettons de côté nos représentations surannées et allons faire une petite mise à jour. Par chance, l’orgue est sans doute – encore une fois – l’unique instrument pour lequel on peut entendre pour presque rien, et souvent rien du tout, les meilleurs interprètes, souvent le dimanche après-midi, dans les églises parisiennes ou les grandes paroisses de région. Les portes de Saint-Eustache (Thomas Ospital, Baptiste-Florian Marle-Ouvrard), Saint-Étienne-du-Mont (Thierry Escaich, Vincent Warnier), La Trinité (Carolyn Shuster Fournier, Jean-François Hatton, Thomas Lacôte, Loïc Mallié) ou Notre-Dame-de-Paris (Vincent Dubois, Olivier Latry, Philippe Lefebvre) sont grandes ouvertes !

Wayne Marshall - Improvisation "Cancan" à l’occasion de l’inauguration de l'orgue symphonique à la Philharmonie de Paris

Vive l’orchestre libre !

Vive l’orchestre libre !